Dans le but de mettre en lumière un personnage marquant du passé maskoutain, nous vous présentons aujourd'hui le texte de monsieur Raoul Bergeron intitulé « Raphaël-Ernest Fontaine (le côté loufoque d'un homme sérieux) » - publié initialement en deux articles dans Le Courrier de Saint-Hyacinthe les 7 et 14 février 1995.
Raphaël-Ernest Fontaine (le côté loufoque d’un homme sérieux)
D’abord rédacteur au Courrier et à la Gazette de Saint-Hyacinthe dans les années 1860, Raphaël Fontaine pratique la profession d’avocat dans notre ville pendant trente-huit ans avant de devenir Juge à la Cour Supérieure pour le district de Richelieu à Sorel (1901-1902). Il fut pendant vingt-cinq ans maire de la municipalité de Saint-Hyacinthe-le-Confesseur et élu en 1899 deuxième maire de la nouvelle municipalité du Village Saint-Joseph sur Yamaska. C’est surtout sur sa forte personnalité complexe et originale, que je voudrais pouvoir m’attarder dans cette chronique, tirant profit d’anecdotes et d’articles parus dans nos journaux entre 1860 et 1902.

La visite du Prince de Galles
À l’occasion de la visite du prince de Galles dans notre ville le 30 août 1860, le rédacteur du Courrier écrivait : « Le prince de Galles, n’est pas tant s’en faut un joli garçon dans l’acception ordinaire du mot. Un nez trop long, légèrement courbé, les yeux d’un bleu pâle sans éclat, une apparence tout à fait juvénile, lui donne un caractère d’insignifiance assez prononcée. La démarche est quelque peu gracieuse. Somme toute nous nous attendions à quelque chose de mieux ».
Le rédacteur du Courrier qui n’avait pu avoir accès à l’intérieur du Séminaire où se tenait la réception - faute d’y avoir été invité - en aurait-il été mortifié à ce point pour expliquer le ton de sa plaisanterie sur le visiteur princier? Il est pour le moins permis de se poser la question. L’affaire eût des rebondissements et souleva un tollé de protestations dans la population maskoutaine. C’est très peu de temps après que Pierre-J. Guitté vendit son journal (septembre 1860). Nous aurions tort de penser cependant, que ce fût la seule raison qui amena Guitté à se départir du Courrier. D’autres motifs aussi y contribuèrent et j’aurai sans doute l’occasion de revenir sur le sujet.
« Un duel à poudre »
Entré très tôt dans le monde du journalisme, jeune, observateur, esprit imaginatif, talentueux pour tout dire, Raphaël Fontaine avait le don de pouvoir traduire sa pensée par les mots. Pourquoi alors ne se serait-il pas essayé dans le domaine littéraire? C’est ce qu’il fit. Il lui vint un jour l’idée d’écrire une comédie intitulée « Un duel à poudre ». C’est la satire d’un fait réel qui se serait produit dans notre ville vers le milieu des années 1860.
Deux jeunes gens avaient résolu de régler leur différend par un duel. Dans son Histoire de la Ville de Saint-Hyacinthe, Mgr. C.P. Choquette, écrit: « Un groupe d’amis de la Ville de Saint-Hyacinthe avaient arrangé les choses de façon qu’au bruit de la détonation des pistolets sans projectile, l’avocat Daignault, l’adversaire de P tomba sur le pré, couvert d’un sang étranger sorti du boyau enroulé autour de son cou. Daignault est mort s’écrie un témoin. Sauve-toi P Sauve-toi. P courut si loin qu’il ne revint à Saint-Hyacinthe que quarante ans plus tard ».
Le duelliste prénommé P était en fait Pierre de Boucherville qui avait été élève au Séminaire et pour un temps attaché à un bureau d’avocats de la ville. Il passa au Brésil très vite après le fameux « duel ». Il devait avoir des amis influents dans ce pays, car il obtint ses entrées auprès de l’empereur Don Pedro qui lui confia et l’instruction de ses enfants et un poste au Ministère de l’Instruction Publique. Il revint au pays en 1910 à l’occasion du Congrès Eucharistique de Montréal alors qu’il y avait été délégué par une association pieuse du Brésil.
Il y resta pour quelque temps, car nous le voyons assister aux fêtes du Centième anniversaire du Séminaire en 1911. C’est alors qu’il aurait tout appris sur le subterfuge dont il avait été la « victime » lors du fameux duel en question. Cette comédie en trois actes écrite dans une langue qui sent le terroir québécois, donne la mesure sur la capacité de son auteur à manier le sarcasme et l’ironie. Elle fut jouée pour la première fois le 30 octobre 1866 au Théâtre des amateurs de Saint-Hyacinthe.
Un saut en politique
Doué de beaucoup d’activité intellectuelle, Raphaël Fontaine devait inévitablement goûter à la vie politique. Il se présenta comme candidat libéral dans le comté de Bagot en 1876 où il fut défait par le conservateur Flavien Dupont, notaire à Saint-Liboire. Il y allait souvent de sa note cinglante et amusée. À la suite d’un banquet organisé dans notre ville en février 1871 en l’honneur de Sir Georges-Étienne Cartier, il fit une parodie de l’événement sous le titre de « Un parti de tire ». Une satire sur nos moeurs politiques et la façon de pratiquer le patronage.
L’avocat Fontaine se paye joyeusement la tête de tous ceux qui à l’époque gravitent autour du parti conservateur et le député Pierre-S. Gendron, représentant du comté de Bagot à la Chambre des Communes, est sa cible de choix. Voyons plutôt ce qu’il lui fait dire : « Guidé par deux grands hommes, je n’ai point ou peu parlé, mais j’ai toujours voté dans le sens ministériel, le seul qu’un bon catholique puisse adopter. Quelques fois, j’hésitais, mais monsieur Cartier me disait: Écoute jeune homme, cette mesure te paraît mauvaise, mais vote toujours avec moi, tu n’en auras que plus de mérite car nous n’avons pas besoin de toi pour les bonnes mesures, tout le monde indistinctement vote pour. Naturellement, je cédais à la logique de monsieur Cartier ».
Ailleurs, Fontaine fait dire à un autre convive « celui qui fait croître deux brins d’herbe là où il n’en poussait qu’un, est un bienfaiteur public, or le député Gendron a fait deux employés du gouvernement là où un seul engraissait. Il est donc un bienfaiteur public ». Cette parodie qui fait une plaquette de vingt-deux pages est d’une drôlerie impayable du commencement à la fin. les gens du temps et même les principaux personnages visés en rirent sans retenue. De nos jours n’appellerions-nous pas cet exercice « Un bien cuit »?
Ici, le lecteur voudra bien me permettre une légère digression. Lorsque mon beau-père, M. J.Philippe Lord, se porta acquéreur en 1928 de la propriété sise au numéro 2300 de la rue St-Pierre à la Providence, habitaient à l’étage, les demoiselles Henriette et Élisa, filles du juge Raphaël-Ernest Fontaine. Elles possédaient une imposante bibliothèque se souvient mon épouse. Toute jeune adolescente, elle fut souvent témoin de séances de lecture que faisait Élisa à sa soeur devenue aveugle par l’âge et la maladie. Ces femmes étaient, de toute évidence, des êtres d’une exceptionnelle culture.
Henriette, excellente pianiste lui remettait la politesse en jouant des oeuvres pour piano de son frère Oscar qui avait été organiste à la Cathédrale et qui quitta notre ville en 1904 pour aller s’installer à New Bedford aux États-Unis. Il fit carrière comme professeur, concertiste et compositeur.
Le musicologue et critique Helmut Kallmann dans l’Encyclopédie de la musique au Canada écrit: J.-Oscar Fontaine a composé un grand nombre de pièces pour piano atteignant l’opus 155 vers 1926. Elles furent publiées à Montréal dans la revue La Lyre, à Philadelphie dans The Etude, chez Leonard à Londres et Thompson à Boston. Peu de compositeurs pour piano au Canada ont connu une aussi vaste diffusion de leurs oeuvres.
Lorsque les demoiselles Fontaine quittèrent La Providence pour aller demeurer à l’Hôtel-Dieu en 1940, elles laissèrent quantité de revues musicales et de nombreuses partitions pour piano composées par leur frère dont certaines sont autographiées et qui, heureusement, échappèrent à l’éparpillement sinon à la destruction. Dans les dernières années, alors qu’elles se laissaient aller à la nostalgie, elles aimaient rappeler les réunions familiales et les réceptions d’amis où leur père, un conteur intarissable, boute-en-train et pince-sans-rire comme pas un en faisait un hôte sans pareil.
Edmond Lareau, dans son Histoire de la littérature canadienne (1874) fait mention de Raphaël-E. Fontaine comme étant l’un des pionniers du théâtre canadien. Le juge Fontaine décéda le 20 septembre 1902. Le Courrier dans son numéro du 23 septembre 1902 écrit : « durant sa longue carrière comme avocat à Saint-Hyacinthe, le juge Fontaine a occupé dans nombre de causes importantes dont quelques unes sont réputées célèbres dans les annales judiciaires de la province de Québec ».
Photographies
1- Palais de justice de Saint-Hyacinthe, vers 1890. Collection Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH478 Histoire de Saint-Hyacinthe.
2- Raphaël-Ernest Fontaine - photographie tirée d'une mosaïque des membres du barreau de Saint-Hyacinthe de 1873. Collection Centre d'histoire de Saint-Hyacinthe, CH478 Histoire de Saint-Hyacinthe.